
C’est ce qui fait le charme de la politique. Rien ne se déroule jamais comme prévu. Déjà, l’on voyait Marine Le Pen déclenchant l’alarme de tous les portiques de France et de Navarre tandis que sa doublure lumière entrerait à l’Élysée dans son beau costume smalto. Eh bien non. La Cour d’appel vient de rendre Ken de Saint-Denis à sa Barbie des Deux-Siciles. Les magistrats ont en effet condamné Marine Le Pen à une peine d’inéligibilité de 45 mois dont 30 avec sursis. Du fait de l’exécution provisoire prononcée en première instance, ces 15 mois fermes sont purgés depuis le 1er juillet. La présidente du groupe RN à l’Assemblée peut donc briguer l’Élysée.
Pour les magistrats de la Cour d’appel, 15 mois d’inéligibilité, c’était bien suffisant. Ils l’écrivent dans l’arrêt qu’ils ont rendu. “La cour juge en effet que l’exécution de la peine complémentaire d’inéligibilité a d’ores et déjà réparé l’atteinte à la probité dans une mesure compatible avec les garanties fondamentales reconnues au citoyen. L’ignorer porterait atteinte au principe de liberté des candidatures, condition essentielle à une expression réellement démocratique du suffrage universel.”
La dimension politique du quantum de la peine est donc assumée par les magistrats. En substance, nous disent-ils, il n’est pas question d’empêcher la candidate de se présenter et pas davantage de faire obstruction au choix de ses électeurs. C’est plutôt malin de leur part.
“Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir” écrivait déjà Jean de la Fontaine au XVIIe siècle. Les magistrats de la Cour d’appel se défendent de toute complaisance. Ils se sont appuyés sur une décision du Conseil constitutionnel du 28 mars 2025 qui recommandait au juge, en matière d’exécution provisoire, “d’apprécier le caractère proportionné de l’atteinte que cette mesure est susceptible de porter à l’exercice d’un mandat en cours et à la préservation de la liberté de l’électeur”. Un principe repris par la Cour de cassation deux mois plus tard dans un arrêt. Je rappelle aux étourdis que le Conseil constitutionnel est présidé par Richard Ferrand, personnage irréprochable de la Macronie comme chacun sait en Bretagne. Pour toute réclamation, voyez avec lui. Restait une affaire de verroterie pénitentiaire à régler. Trois fois rien.
La Cour a en effet condamné Marine Le Pen à trois ans d’emprisonnement dont un an ferme, aménageable sous forme d’un bracelet électronique. Ce qui est à la fois inesthétique et handicapant, on en conviendra. C’est là qu’intervient l’annonce faite par la candidate sur le plateau de TF1 d’un prochain pourvoi en cassation. Celui-ci suspend la peine de prison le temps que la Cour du même nom se prononce. Plus de peine, donc plus de bracelet. Mais jusqu’à quand ? Ce matin sur France inter, Rémy Heitz, le procureur général près la Cour de cassation, a indiqué que celle-ci rendrait son arrêt avant le premier tour de l’élection présidentielle. Mais il faudra compter avec les avocats de Marine Le Pen qui ont prévu d’utiliser tous les moyens de droit pour ralentir la décision. Et ils ne sont pas dépourvus d’imagination.
A supposer que la Cour de cassation confirme l’arrêt de la Cour d’appel avant le premier tour, Marine Le Pen serait-elle obligée de porter un bracelet ? La réponse est oui. Mais là encore, il y a des délais. Une fois la condamnation devenue définitive, le juge d’application des peines a un mois pour convoquer Marine Le Pen. Et la pose du bracelet doit intervenir dans les quatre mois suivant ce rendez-vous. On peut donc faire traîner les choses sans brutaliser le droit…
Disons-le, il serait bien surprenant que la candidate du Rassemblement national fasse une seule journée de campagne avec la cheville lestée. Reste la dimension morale. Ce débat a occupé les députés avant même que Marine Le Pen ne déclare sa candidature sur TF1.
Marine Le Pen a été condamnée à deux reprises, en instance et en appel, que les faits sont extrêmement graves, de détournement de fonds publics européens. Elle est condamnée à de la prison, en réalité. Le bracelet électronique, c’est la prison. Il y a un numéro d’écrou et vous êtes en réalité, simplement, vous purgez votre peine en prison, mais à l’extérieur avec un bracelet au pied, donc avec une limitation de ses propres mouvements. C’est une peine infamante et qui est d’une gravité extrême et qu’il ne faut pas relativiser.
Maintenant, si Marine Le Pen souhaite être candidate et que ce soir à 20 heures, elle dit : “Je peux être candidate”, bien sûr qu’elle le peut. Techniquement, c’est possible. Mais, après, à elle de nous dire comment elle le justifie. Comment, après avoir été dans le parti qui expliquait qu’ils étaient le parti “mains propres, tête haute”. Comment elle pourrait expliquer maintenant que l’idée qu’elle se fait de la fonction suprême qui est la fonction présidentielle, ne suppose pas l’exemplarité ?
Est-ce que nous pouvons vraiment avoir un chef de l’Etat qui, quelques jours avant d’être élu, avait un bracelet au pied pour détournement de fonds publics ? Est-ce que vraiment nous en sommes arrivés là ? Est-ce que nous sommes dans une république bananière ? Est-ce que nous avons mérité ça, nous, les Français ? Je crois que non. Donc maintenant, c’est à elle de décider.
Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti socialiste et député « Socialistes et apparentés », le 07/07/2026
Indignation générale
A droite et au centre, on tenait le même langage.
Est-ce qu’on imagine le général de Gaulle condamné et candidat à l’élection présidentielle ? Non. La réponse qui va se poser pour elle est la même. Mais c’est à elle de répondre à cette question puisque la justice lui laisse la possibilité d’être candidate à l’élection présidentielle tout en ayant un casier judiciaire, tout en ayant été condamné à deux reprises.
Antoine Vermorel-Marques, député « Droite républicaine », le 07/07/2026
Condamnée à trois ans pour détournement de fonds publics. Eh bien, je pense, pour ma part, que l’on est moralement disqualifiée pour être candidat à l’élection présidentielle.
Marc Ferracci, député « Ensemble pour la République, le 07/07/2026
Seule la France insoumise n’a pas voulu commenter ce qui n’était à ce moment qu’une hypothèse de candidature.
Je n’ai pas de commentaire là-dessus. Ça, ça les regarde. Ça regarde le Rassemblement national de considérer qu’avec cette peine ils se présentent ou pas. Je vous dis : nous, quel que soit le candidat, on le battra.
Éric Coquerel, député « La France insoumise » et président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, le 07/07/2026
Corruption de la nation
Pour François Ruffin, la façon même dont se mène le débat est révélatrice de la banalisation de la corruption des élites.
Bienvenue dans la République des bracelets électroniques. On a Marine Le Pen, je rappelle les faits, qui vient d’être condamnée pour détournement de fonds pour une distribution d’emplois fictifs à à peu près toute sa famille, sa sœur, sa belle sœur, son chauffeur, son garde du corps, le majordome de son père à hauteur de 2,8 millions, ce détournement de fonds.
Ce qu’elle avait dit, c’est qu’elle ne ferait pas campagne sous bracelet électronique. Elle avait dit qu’elle était pour l’inéligibilité à vie, à vie, pour tout politique condamné pour corruption.
Donc on s’attend à ce qu’elle applique simplement son propre programme. Je veux dire une chose, ce que j’entends dans les questions, là. “Mais est-ce qu’elle va se présenter, ne pas se présenter ?” Que cette simple question soit dans nos esprits. Comment peut-on imaginer une candidate à l’élection présidentielle qui fait campagne avec un bracelet électronique ? C’est un marqueur du degré de corruption de la nation.
François Ruffin, député « Écologiste et social », le 07/07/2026
S’en étonnera-t-on vraiment ? L’assurance dont a fait preuve Marine Le Pen sur le plateau de TF1 a déchaîné la colère de ses opposants.
Nous connaissons l’adversaire à vaincre. C’est donc une délinquante, condamnée par la justice pour cela. Quelqu’un qui a passé 30 ans à dire “Tous pourris” et qui est aujourd’hui à la tête du parti le plus pourri de France. Une voleuse qui a volé l’argent public, qui a détourné des fonds publics, taper dans la caisse. C’est donc elle qui se présentera aux Français. Pas étouffée du tout par la honte. Elle va faire campagne avec un bracelet électronique.
Quel abaissement pour la France pour des pseudo patriotes. Quelle humiliation pour la France si nous venions à avoir à la présidence de la République une délinquante condamnée portant le bracelet électronique, ou pas d’ailleurs. Eh bien nous la combattrons comme nous aurions combattu son clone Jordan Bardella, parce que nous savons le projet qu’ils portent.
Nous savons qu’ils sont évidemment malhonnêtes, nous savons qu’il porte un projet d’apartheid raciste pour la société. C’est la préférence nationale. Donc notre détermination ce soir, elle est renforcée.
Benjamin Lucas-Lundy, député « Écologiste et social », le 07/07/2026
Une violence verbale qui s’explique. Ce même mardi, tandis que la Cour d’appel rendait sa décision, les députés débattaient d’un texte qui va accorder une présomption de légitime défense aux policiers. Les échanges ont été vifs.
Dans toute démocratie saine, un politique, une responsable politique condamnée deux fois, c’est-à-dire une condamnation réitérée, devrait elle-même avoir la moralité de se retirer à tout jamais de la vie politique. Elle n’a pas été condamnée pour des faits personnels. Elle était condamnée pour le détournement de fonds des Français. Elle a été condamnée pour avoir volé de l’argent français. Et c’est le jour que choisit le gouvernement, monsieur Nunez, pour reprendre une idée du programme de Jean-Marie Le Pen.
Tout à l’heure dans l’hémicycle il s’est passé quelque chose d’extrêmement grave. Quand un de mes collègues a rappelé que cette mesure, pour donner une présomption d’innocence aux policiers qui utilisent leur arme létale et qui provoquent des dégâts, pour rappeler que cette demande était inscrite dans le programme de Jean-Marie Le Pen, des députés d’extrême droite se sont levés mais ont applaudi au nom de Jean-Marie Le Pen.
On vient de valider ici dans l’Assemblée nationale, les idées, l’idéologie d’un homme condamné pour des propos racistes, antisémites, pas condamnés une fois, condamnés plusieurs fois. On a aujourd’hui en France, Marine Le Pen qui va faire campagne avec son bracelet électronique. Dans quelle République vivons-nous ? Qui peut reconnaître la France aujourd’hui ?
Ayda Hadizadeh, députée « Socialistes et apparentés », le 07/07/2026
Si Marine Le Pen pourra mener sa campagne sans bracelet électronique, elle devra cependant traîner un sacré boulet derrière elle. Le boulet d’un détournement de fonds publics au bénéfice de son parti. De quoi refroidir, peut-être, des électeurs qui s’apprêtaient à la rejoindre pour la première fois de leur vie. On verra le soir du second tour.
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