
“Il faut savoir terminer une grève, dès l’instant que les revendications essentielles ont été obtenues” clamait en juin 1936 Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste. Vendredi, juste après le vote sur la motion de censure, Sébastien Lecornu, même s’il n’a pas le couteau entre les dents, s’est essayé à ce même exercice : tourner la page d’une séquence qui, si elle s’éternisait, serait devenue ingérable. Et dangereuse au regard du contexte international.
J’ai de bonne foi permis à tous les groupes politiques à l’Assemblée nationale de travailler avec nous. Et on va continuer de s’exprimer. On a même pris des idées qui n’étaient pas les nôtres. Mais maintenant il faut avancer. Il y a une crise qui a démarré au mois de septembre, je crois désormais qu’il faut savoir terminer une crise politique.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, le 23/01/2026
Réaménagement ministériel en vue
Le Premier ministre se voit désormais à Matignon jusqu’à la présidentielle de 2027. A preuve son intention, confiée à l’agence France presse, de procéder à un réaménagement ministériel juste après le débat budgétaire. Rachida Dati a déjà indiqué qu’elle quitterait le gouvernement avant le premier tour des municipales.
Deux autres ministres, Marina Ferrari en charge des Sports et Michel Fournier en charge de la ruralité sont également candidats aux municipales. Ils pourraient abandonner leur portefeuille après les élections bien que rien ne les y oblige. Mais auparavant, le Premier ministre devra enjamber deux nouvelles motions de censure. Celle qui sera défendue demain sur la partie dépenses du budget puis, après un aller-retour au Sénat, celle qui visera l’ensemble du projet de loi de finances.
Du côté de la France insoumise, on veut croire qu’il est encore possible de renverser Sébastien Lecornu. Après tout, il ne manquait que 19 voix pour la censure.
C’est dire que l’écart s’est considérablement réduit par rapport à la précédente, puisqu’on était à plus de 30 voix qui manquaient. Cela montre plusieurs choses. Dans les groupes de l’opposition qui avaient appelé à ne pas censurer, le groupe socialiste et le groupe LIOT, plusieurs voix se sont portées sur la motion de censure. C’est un enseignement. Et de ce point de vue, cela nous incite pour les suivantes, plus encore sur la motion de censure finale, à mettre encore plus la pression sur tous les députés d’opposition afin qu’il censurent ce gouvernement et ce budget catastrophique pour ce pays.
Quand je dis ça, ce n’est pas des vains mots. J’ai observé par exemple que ce matin Michel Barnier lui-même explique qu’il va regarder l’évolution des débats pour fixer sa position. Cela laisse donc penser que des députés qui aujourd’hui n’ont pas voté la censure pouvaient le rejoindre. Et dès lors qu’on est seulement à 19 d’écart, cela signifie que le gouvernement n’est pas tranquille.
Le gouvernement Lecornu peut tomber et nous allons essayer lors des deux prochaines motions de censure de convaincre nos collègues pour le faire tomber.
Éric Coquerel, député « La France insoumise » et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, le 23/01/2026
Jean-Philippe Tanguy, le spécialiste du budget au Rassemblement national, se montre plus pessimiste. Ou réaliste, c’est selon.
Il n’est jamais trop tard pour bien faire de la part des députés qui aujourd’hui malheureusement, Parti socialiste et parti des Républicains ou ce qu’il en reste, ont choisi de sauver leurs sièges à l’intérêt national. C’est évidemment très clair, et je pense que personne n’est dupe. Y compris les Françaises et les Français qui peut-être aujourd’hui pensent qu’ils vont être soulagés par l’adoption de ce budget vont vite découvrir tous ses défauts, aussi bien, je le maintiens, la hausse des impôts que cette dette qui s’accroît chaque jour et qui promet, malheureusement, de futures hausses d’impôts encore.
Je n’ai pas beaucoup d’illusions sur le courage des Républicains. Mais enfin, écoutez, moi je ne suis pas là pour être pessimiste. Je suis là avec le groupe Rassemblement national et Marine Le Pen et Jordan Bardella d’essayer de convaincre qu’il faut vraiment empêcher l’adoption de ce budget et notamment des dépenses.
Jean-Philippe Tanguy, député « Rassemblement national », le 23/01/2026
Il semble peu probable que le groupe des députés LR change d’avis d’un vote à l’autre. Certes, quelques individualités peuvent s’affranchir des consignes de vote. Mais elles ne seront pas suffisamment nombreuses pour faire pencher la majorité de l’hémicycle en faveur de la censure.
Monsieur Tanguy est la démagogie et dans le blocage permanent. Ils sont dans cette posture depuis un an. Voilà, c’est leur problème sauf qu’ils ne pensent pas à la France. Ils pensent aux prochaines échéances. 2027 arrivera bien assez tôt. Ça arrive dans quelques mois, les Français feront des choix, d’ici là il faut avancer, il ne faut pas bloquer le pays, il faut gérer au mieux notre pays dans cette situation internationale compliquée, dans cette situation nationale difficile.
Je ne suis pas dans la démagogie, moi je suis dans la responsabilité avec les collègues de mon groupe. Ce n’est pas le budget idéal, ce n’est pas le budget qu’on aurait proposé nous-mêmes. Mais en tout cas, aujourd’hui, la France a besoin d’un budget. On le sait, il y a des dépenses qui ne peuvent pas être honorées dans le cadre de la loi spéciale puisque les armées attendent 6,7 milliards d’euros supplémentaires, nos agriculteurs, il y a des dispositions pour les aider face à la crise sanitaire.
Nicolas Ray, député « Droite républicaine », le 23/01/2026
Un peu de stabilité
Reste les députés socialistes. Mais là encore, pas de changement de cap à l’horizon.
Alors on aurait pu continuer, censurer, essayer de provoquer des élections en espérant peut-être que ces élections changent la donne, amènent une majorité absolue. Mais enfin, nous on a choisi d’essayer d’amener des choses concrètes tout de suite pour les Français. Tout le monde parle au nom des Français, mais les Français sont divers. Et moi les Français que je vois dans ma circonscription, ils ne nous demandaient pas la censure. Ils nous demandaient de nous entendre, ils nous demandaient un peu de stabilité, ils nous demandaient de tourner cette page.
Je ne suis pas du tout certain, aujourd’hui, que les députés qui ont voté la censure soient populaires de l’avoir fait. Je demande à voir. Nous savons ce qu’il y a dans le budget. Il n’y a pas de loup, de mauvaise surprise qui vont arriver, ça je ne crois pas parce que tout serait remis en cause. Là je pense que Lecornu est quelqu’un avec lequel on peut ne pas être d’accord, moi je ne suis pas d’accord avec l’ensemble de ses choix, mais c’est quelqu’un qui est transparent dans sa manière de faire. Et donc il n’y aura pas d’entourloupe ou de mauvaise surprise, je pense, au moment du vote des prochaines motions.
Laurent Baumel, député « Socialistes et apparentés », le 23/01/2026
Sébastien Lecornu est donc quasiment assuré de survivre aux quatre motions de censure restantes sur le budget. Et ensuite ? Ensuite rien. Les élections municipales verront sans doute le bloc central reculer. Mais pas au point de changer de Premier ministre. Les élections sénatoriales de septembre qui renouvelleront la moitié des sièges ne bouleverseront pas les équilibres actuels.
A l’automne 2026 s’ouvrira un nouveau débat budgétaire. Il y a fort à parier que Sébastien Lecornu le laissera vivre jusqu’à la fin de l’année. Et s’il recourt in fine à l’article 49.3, on voit mal les socialistes ou les LR – ou même le RN – prendre le risque d’une censure qui pourrait se solder par la dissolution de l’Assemblée nationale, quatre mois avant l’élection présidentielle. D’ailleurs, quel regard porteraient les Français sur ceux qui prendraient ce risque.
Bref, il va falloir s’habituer à la présence de Sébastien Lecornu. Au moins, il est plus synthétique que François Bayrou et on comprend ce qu’il dit. Que voulez-vous, il faut bien po-si-ti-ver.
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