Électrification de la France : Lecornu avance à l’aveuglette

Entre le budget et les guerres, on avait presque oublié que le grand chantier qui attendait la France était la transition énergétique. Vécu comme une fatalité, le réchauffement climatique n’est pas parvenu à fédérer les efforts sur le long terme. À la faveur de la guerre au Moyen-Orient, la dépendance au pétrole et au gaz se révèle un levier autrement plus puissant. L’impact sur le portefeuille des ménages et sur les finances publiques est immédiat.

Ce n’est pas un hasard si, ce vendredi, alors que l’issue du conflit entre les États-Unis et l’Iran reste incertaine, Sébastien Lecornu est venu annoncer depuis Matignon une première salve de mesures de soutien à l’électrification du pays.

Inverser le mix énergétique

Une stratégie de moyen terme, voire de long terme. Aujourd’hui, le mix énergétique repose à 60 % sur des énergies fossiles, les énergies décarbonées (nucléaire, photovoltaïque et éolien) couvrant le reste. L’objectif est d’inverser cette proportion.

Pour y parvenir, le gouvernement entend faire passer l’enveloppe existante de 5,5 à 10 milliards d’euros. Et ce chaque année.

Nouveau fléchage des crédits existants

Mais on aurait tort de croire qu’il s’agit de crédits supplémentaires. « Cela ne se fera pas avec de l’argent nouveau », a prévenu Sébastien Lecornu. Le Premier ministre mise sur une réorientation des dispositifs existants. Il s’agit d’aider certains secteurs en espérant que ces derniers entraîneront le reste du pays.

C’est là qu’on peut se montrer dubitatif. Car les mesures annoncées, si elles marquent un progrès, restent modestes.

La fin des chaudières à gaz

Ainsi l’installation de chaudières à gaz sera interdite dès la « fin de cette année » dans les constructions neuves, y compris dans le logement collectif. L’objectif étant de convertir deux millions de logements sociaux d’ici à 2050. Dans le même temps, un million de pompes à chaleur – majoritairement produites en France – seront déployées chaque année.

Le gain espéré est double : une relance de la filière industrielle et une facture de chauffage divisée par deux pour les ménages.

Du côté des mobilités, « deux voitures neuves sur trois devront être électriques » d’ici 2030, a martelé le Premier ministre. À cet effet, 50 000 véhicules électriques supplémentaires seront proposés en leasing social – une location longue durée à faible mensualité (moins de 200 euros) – aux gros rouleurs : aides-soignants, infirmiers, artisans…

Parallèlement, l’électrification des flottes professionnelles sera encouragée avec des aides pouvant atteindre 100 000 euros pour les utilitaires et poids lourds électriques.

Le renoncement de l’Union européenne

On peut cependant s’interroger sur la portée de ces mesures. Sous la pression des constructeurs, l’Union européenne vient d’abandonner son objectif d’interdire la commercialisation de véhicules thermiques à en 2035.

Le marché des véhicules électriques peine à décoller. Les coûts de production et d’achat restent élevés. Et les infrastructures de recharge sont insuffisantes. Sans parler des contraintes sur l’approvisionnement en lithium, cobalt et nickel pour la fabrication des batteries.

La bascule va s’éterniser

Faute d’un effort plus important de l’État, la bascule mettra des décennies à s’opérer. Ce qui ne favorisera ni l’indépendance énergétique ni la lutte contre le réchauffement climatique.

Un débat devant la représentation nationale aurait permis de faire valoir des solutions alternatives. À tout le moins d’augmenter l’enveloppe budgétaire pour accélérer l’électrification du pays.

Mais pour définir sa programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) – qui fixe la trajectoire de la France pour les dix prochaines années – le gouvernement a préféré prendre la voie du décret plutôt que d’essuyer les objections parlementaires. Au risque vérifié de transformer la mutation énergétique du pays en arlésienne. Le rendez-vous est raté.

Serge Faubert

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