
Respirez un bon coup. Sébastien Lecornu s’est enfin décidé. Ce sera le recours à l’article 49.3 de la Constitution plutôt qu’une ordonnance budgétaire. Article qu’il s’était pourtant engagé à ne pas utiliser le 3 octobre dernier.
Nous avons décidé, je dois le dire, à titre personnel, avec une certaine forme de regret et d’un peu d’amertume, mais d’engager la responsabilité du gouvernement, ce que je ferai demain, sur la partie recettes du projet de loi de finances. Je le fais avec un regret, déjà parce que j’ai conscience que je suis obligé de revenir sur ma parole mais en même temps pour tenir parole il faudrait que je m’entête et pour s’entêter on finirait par dire que je suis têtu et je ne veux surtout pas, vous l’avez bien compris, avoir l’égo mal placé et être source de désordre.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, le 19/01/2026
Pas vraiment une surprise
A vrai dire, cette décision n’est pas une surprise. Dès vendredi, on avait un indice. Sur le perron de Matignon, le Premier ministre venait de faire de nouvelles concessions aux socialistes : hausse de 50 euros de la prime d’activité, repas à 1 euro pour tous les étudiants, surtaxe sur les bénéfices de 300 grandes entreprises, création de 2000 postes dans l’Éducation nationale, hausse des crédits pour les bailleurs sociaux et le fonds vert, etc.
A quoi bon se livrer à cet exercice s’il ne s’agissait d’obtenir du PS un accord de non-censure ? Ce lundi matin, Amélie de Montchalin rappelait les termes de l’équation.
Le 49.3, c’est un chemin assez périlleux puisque s’il ne se passe pas bien à la fin vous n’avez ni budget mais vous n’avez même plus de gouvernement pour reproposer un budget. Donc vous n’avez rien. Ce qu’on veut c’est sauver le budget. Et donc là ce qui se joue dans les ultimes tractations, les ultimes échanges, les ultimes coups de fil, c’est au fond : est-ce qu’on a assez de garanties pour prendre plutôt le chemin du fameux 49.3 ?
Amélie de Montchalin, ministre de l’Action et des Comptes publics, le 19/01/2026
Quasiment au même moment, Boris Vallaud confirmait que les députés socialistes ne voteraient aucune des motions de censure qui vont être déposées par la France insoumise et par le Rassemblement national.
Ce que nous avons dit, c’est que compte tenu d’un certain nombre d’avancées, sur lesquelles j’aimerais qu’on puisse être précis pour dire de quoi il s’agit, nous allons dans le bon sens et nous pouvons envisager, en effet, une non-censure.
Boris Vallaud, président du groupe « Socialistes et apparentés » à l’Assemblée nationale, le 19/01/2026
En l’état, si l’on additionne toutes les voix des groupes qui ont l’intention de renverser le gouvernement – RN, UDR, LFI, écologistes et communistes – il manque encore 24 voix pour que la censure soit votée. Ça, c’est dans l’hypothèse où les députés LR de Laurent Wauquiez et tous les socialistes ne votent pas la censure. Étant bien entendu que Renaissance et le MoDem soutiendront le Premier ministre. Mais ces derniers mois, on a vu que les députés n’hésitaient plus à s’affranchir des consignes de votes.
Je ne fais pas partie de ceux qui disent que le gouvernement est l’otage du Parti socialiste. Ca ne me semble pas le cas aujourd’hui, mais il ne faudrait que ça devienne le cas. Attention à garder les grands équilibres. Et dans les heures ou les petits jours qui viennent il pourrait y avoir ce petit mouvement de bascule, et il faut prendre garde à cela. Parce que ce qui serait gagné chez les uns, pourrait être perdu chez les autres. Et là aussi on est à quelques voix près. Au gouvernement de faire très attention.
Chez le Parti socialiste, je n’ai pas entendu une unanimité complète. Donc on pourrait avoir des voix dissidentes partout. Et l’addition des voix dissidentes peut mettre les “warning” en attente et peut-être mettre en alerte encore plus.
Philippe Gosselin, député « Droite Républicaine », le 13/01/2026
Justement, le financement des mesures concédées aux socialistes pourrait bien braquer certains députés à droite. Aujourd’hui même, Laurent Wauquiez réservait sa réponse sur la copie de Matignon. Car la contribution exceptionnelle des entreprises va être reconduite en 2026 alors qu’elle devait disparaître. Elle doit rapporter 8 milliards. Soit, à quelques centaines de millions près – soyons fous – ce que vont coûter les mesures annoncées par Sébastien Lecornu.
Et puis il y a des comportements difficilement prévisibles. Le groupe LIOT ne donne jamais de consigne de vote. Comment ses 22 députés vont-ils se répartir ? Plutôt pour la censure ? Ou plutôt pour le budget ? Le savent-ils eux-mêmes, d’ailleurs. La même incertitude plane autour des députés ultramarins qui appartiennent au groupe GDR – le groupe communiste. Sont-ils prêts à prendre le risque d’une absence de budget et d’une dissolution ? Rien n’est moins sûr au regard de leurs propres enjeux locaux. Bref, le scénario d’un accident législatif ne peut pas être complètement écarté.
D’autant que le gouvernement va engager sa responsabilité à trois reprises. D’abord demain mardi sur le volet recettes du projet de loi de finances. Puis un peu plus tard sur la partie dépenses. Le projet de loi partira ensuite au Palais du Luxembourg. Les sénateurs en feront-ils de la charpie ou bien se contenteront-ils d’un léger lifting ? A ce stade, rien n’est décidé. Mais ils pourraient bien contrarier l’accord passé avec le Parti socialiste.
Début février, le projet de budget reviendra devant les députés pour un troisième engagement de responsabilité et donc un dernier vote sur une probable motion de censure. Pour Éric Coquerel, les concessions du Premier ministre ne sont que de la monnaie de singe.
Ce qu’abandonne le gouvernement d’une main, il le reprend de l’autre. Ainsi la reconduction de la surtaxe sur les grandes entreprises. En fait, il ne prolonge que ce qui a été fait l’an dernier. Par contre, il y a une vingtaine de milliards de coupes budgétaires pour arriver à 5 %, puisque c’est ça maintenant la cible, qui vont peser sur tous nos concitoyens via les ministères, via des services publics, via même des prestations.
Éric Coquerel, député « La France insoumise » et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, le 19/01/2026
C’est toujours la faute de la France insoumise et du Rassemblement national
Pour ce qui est du changement de pied sur le recours à l’article 49.3, l’essentiel a été dit par le Premier ministre vendredi. C’est la faute de la France insoumise et du Rassemblement national, a expliqué en substance le taulier de Matignon. Sans vouloir dédouaner qui que ce soit, on me permettra de rappeler que ce gouvernement est minoritaire. Et que ceci explique peut-être cela.
Au sein même de l’Assemblée nationale certains ont choisi le blocage, en commission des finances comme en séance. La France insoumise et le Rassemblement national, chacun à leur manière, ont bloqué ce travail et ont méthodiquement rendu le texte incohérent et donc, à la fin, invotable. Ce n’est pas une divergence de fond, c’est une stratégie cynique et profondément délibérée.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, le 16/01/2026
Ce matin, Sébastien Chenu lui a répondu.
On est prêts à faire tomber Sébastien Lecornu. La semaine dernière, ni le PS ni les Républicains n’ont voté notre motion de censure parce qu’ils ont la trouille. Mais ce qui signe le budget de monsieur Lecornu, outre le fait que zéro effort sur le déficit, zéro effort sur la dette, c’est l’augmentation, effectivement, des impôts pour les Français. Parce que les mesures qu’il sort, elles ont un coût qui a été évalué, je crois, à sept milliards. Mais comment va-t-il les financer ?
Sébastien Chenu, député « Rassemblement national », le 19/01/2026
Ce soir, Marine Le Pen à confirmé que son groupe déposerait bien une motion de censure. “Compte tenu des annonces irresponsables pour acheter le PS au mépris de l’intérêt national, annonces qui se traduiront par plus d’impôts et plus de dette, le groupe RN déposera évidemment une motion de censure.”
Comme cela était également prévisible, la France insoumise a annoncé qu’elle déposait une motion de censure. Elle a proposé à Cyrielle Chatelain, et Stéphane Peu, respectivement présidents du groupe Écologiste et Social et du groupe GDR, de s’y associer. La lassitude de l’opinion devant le feuilleton budgétaire et le contexte international, notamment du côté du Groenland, vont certainement donner un petit coup de pouce à Sébastien Lecornu. Est-ce bien le moment de prendre le risque d’une dissolution, vont se demander certains députés. Et puis il y a les élections municipales. Les coupler avec des législatives risquerait de brouiller les messages.
Pour autant, la partie n’est pas gagnée. Comme Sébastien Lecornu l’a reconnu lui-même, ses efforts pour parvenir à un compromis se sont soldés par un semi échec. Ce n’est pas pire que si c’était pire, mais ce n’est pas mieux que si c’était moins bien. Bref, il en faudra davantage pour réveiller l’adhésion des Français.
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