
C’est la crise chez les écologistes. Encore une, dira-t-on. Sauf que celle-ci déborde sur l’ensemble de la gauche. A six semaines des élections municipales, c’est non seulement le parti de Marine Tondelier qui se retrouve fragilisé, mais encore le Parti socialiste et par voie de conséquence la primaire des unitaires. Tout commence le 26 janvier avec la publication d’une tribune dans les colonnes de Mediapart. “A la social-écologie, préférons l’écologie de rupture” clame ce texte signé par près de 500 personnes se déclarant adhérentes du mouvement – on y reviendra.
Le texte dénonce les choix tactiques de la direction des Écologistes. “Aux élections municipales de mars prochain, la direction nationale du parti Les Écologistes a essentiellement privilégié l’alliance avec le Parti socialiste, faisant ainsi des Écologistes la béquille d’une social-démocratie qui entend exclure La France insoumise et choisit de tourner le dos au programme comme à la logique unitaire du Nouveau Front Populaire.”
Vendredi soir, le 30 janvier donc, Sophia Chikirou, candidate de LFI, tient meeting au Cirque d’hiver. Frémissement quelques heures avant la réunion : des élus écologistes vont annoncer leur ralliement à la liste insoumise. Nous étions justement au Cirque d’hiver.
Le Cirque d’hiver est plein et Sophia Chikirou a le sourire car elle est venue avec une prise de guerre dans sa besace : des écologistes parisiens ralliés aux insoumis venus vilipender les socialistes et la direction de leur parti, le tout devant une salle conquise.
Aujourd’hui, la position des Écologistes est devenue profondément ambiguë, écartelée entre le national et le municipal. Au Parlement, les Écologistes votent les motions de censure contre le gouvernement Lecornu, contrairement au Parti socialiste, bien sûr. Mais pour les municipales, les mêmes Écologistes se rangent dans la plupart des villes, et ici à Paris plus qu’ailleurs, derrière les socialistes.
Jérôme Gleizes, vice-président du groupe écologiste au Conseil de Paris, le 30/01/2026
Prises de guerre
Un enchaînement qui ressemble beaucoup à une opération de déstabilisation mûrement préparée.
C’est parti d’un coup de gueule, et c’est d’abord un texte d’une dizaine de pages qu’on a écrit à plusieurs. Et une fois qu’il a été fait et qu’il reflétait notre doctrine, on s’est dit : “Mais pourquoi on ne ferait pas une tribune ?” qu’on est allés diffuser largement. Et on a été surpris par le succès, et puis après, la France insoumise fait de la politique, elle a su en profiter, tant mieux pour elle, et la direction des Verts n’a pas su en profiter, tant pis pour elle. C’est vrai qu’ici, on sent qu’on est à la maison, quoi.
Émile Meunier, président de la commission urbanisme de Paris, le 30/01/2026
Ce serait donc un coup de sang. Mais voilà, à la tribune, Sophia Chikirou salue le travail mené depuis un an avec ces mêmes Verts populaires.
Notre programme, vous l’avez déjà vu, mais le voici. Vous pouvez l’applaudir. Il est le résultat de plus d’un an de travail. Il est aussi le résultat du travail avec nos partenaires, les Verts populaires, qui ont relu ligne par ligne et amendé comme il le fallait.
Sophia Chikirou, députée « La France insoumise » et candidate à la mairie de Paris, le 30/01/2026
Nous sommes allés demander à Manuel Bompard qui disait vrai.
Ce n’est pas une surprise, on a proposé il y a plus d’un an aux Écologistes d’avoir des discussions nationales pour essayer de faire un accord national. Ils ne l’ont pas voulu, ils l’ont refusé. Et aujourd’hui vous avez, puisque j’ai lu leur texte, moi, et leur tribune, vous avez des militants écologistes qui disent : “C’est une erreur de ne pas l’avoir fait, il faut rester fidèle au programme du NFP, ça doit se faire avec la France insoumise”.
Peut-être que madame Tondelier peut entendre leur message plutôt que d’essayer de faire croire que ce sont d’autres qui tirent les ficelles par derrière. Moi je ne tire aucune ficelle, j’instrumentalise personne, je manipule personne. Je défends des convictions, un programme, et après il y a des gens qui se retrouvent dans ce programme, dans ces convictions, et qui veulent les défendre avec nous, et on en est très heureux.
Manuel Bompard, député « La France insoumise » et coordinateur national, le 30/01/2026
Signe de bonne volonté, Manuel Bompard confirme que si elle est en tête au premier tour, la France insoumise tendra la main aux socialistes.
Il y a un principe de base, il est vieux comme le monde, dans les élections municipales c’est qu’il y a deux tours et qu’au premier tour il y a différentes options politiques qui sont proposées aux électrices et aux électeurs. Ici en l’occurrence à Paris, il y a deux listes qui se revendiquent de la gauche. Je pense qu’on a bien vu ce soir les différences entre les deux.
Après, c’est aux électrices et aux électeurs de choisir quelle est la liste qu’ils ont envie de mettre en tête à gauche. Et nous, dans le cas où ce serait notre responsabilité de rassembler, on dit qu’on fera ce boulot. Les autres ne le disent pas aujourd’hui. Donc il ne faut pas voter pour eux, parce que si vous votez pour eux ça veut dire que vous favorisez l’arrivée dans nos communes de la droite. Je pense que personne n’a envie que ces villes basculent à droite ou à l’extrême droite.
Manuel Bompard, député « La France insoumise » et coordinateur national, le 30/01/2026
Ce coup politique des insoumis n’incitera certainement pas Emmanuel Grégoire à faire un geste en direction de Sophia Chikirou. Autrement dit à fusionner au deuxième tour sa liste avec celle de la France insoumise.
L’hémorragie s’étend
En province aussi, ça grogne. A Avignon, Vaulx-en-Velin ou Montpellier, des dissidences se manifestent. Ainsi, dans cette dernière ville, Julia Mignacca, présidente du conseil fédéral des Écologistes, a rejoint la liste de la députée LFI Nathalie Oziol.
Pour la direction des Écologistes, il s’agit d’une opération téléguidée par LFI. “Dernier soubresaut d’une stratégie nationale de confrontation permanente avec tout le reste de la gauche, la France insoumise, constatant son isolement grandissant, fait le choix de mettre en scène le débauchage individuel d’une poignée de militants écologistes, insatisfaits des places qui leurs étaient proposées sur les listes de leur propre camp politique.” A l’appui de cette analyse, les responsables écologistes mettent en avant l’examen minutieux des signataires de la tribune paru dans Mediapart.
“Sur les 485 signataires de la tribune, seuls 119 sont des membres actuellement adhérents de notre parti. 55 % des signataires du texte en question n’ont même jamais été adhérents chez nous.” Bref, pour la direction des Écologistes, il s’agit d’une poignée d’opportunistes qui se sont laissé manipuler par les insoumis. Des traîtres…
Je comprends qu’ils souhaitent renouveler leur mandat, et qu’ils aient trouvé dans la proposition de la France insoumise une porte de sortie pour eux. Je pense que c’est une trahison, à un moment où quand on contribue à fracturer la confiance des militantes et des militants, quand on critique le projet pour lequel on s’est engagé pendant plus de six ans et qu’on a fait un mandat sincère, je pense que c’est une forme de trahison.
Léa Balage El Mariky, députée « Écologiste et social », le 31/01/2026
Une pièce dans la machine
L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais on peut toujours compter sur Sandrine Rousseau pour remettre une pièce dans la machine.
Je respecte leur choix et je ne veux qu’on les agonise de propos que nous regretterions deux jours après. Quand j’entends qu’on ne fera jamais au second tour avec LFI, comme je peux l’entendre à Paris, je dis : c’est indigne. Parce qu’en fait ça n’est pas la position que nous devrions avoir. Si nous faisons alliance avec Emmanuel Grégoire, nous devons mettre dans la corbeille de la mariée, comme ligne rouge, le fait qu’au deuxième tour on s’allie bien avec la gauche.
Sandrine Rousseau, députée « Écologiste et social », le 01/02/2026
Cette micro sécession intervient dans un contexte déjà délicat pour Marine Tondelier. Comme l’a révélé le site Reporterre, la secrétaire nationale des Écologistes a participé le 27 novembre dernier au Dîner des bâtisseurs. Une soirée rassemblant une partie des élites catholiques françaises. Jusque-là, pas de souci.
Mais voilà, comme l’ont remarqué nos confrères, ce réseautage attire également quelques figures d’extrême droite proches du milliardaire Pierre-Édouard Stérin. Ce dernier participait d’ailleurs à la première édition de la soirée en 2023. Voilà qui fait un peu désordre quand on prétend lutter contre l’extrême droite. Cyrielle Chatelain en a convenu devant le micro de nos confrères de l’Humanité. Sa présence n’engageait pas le parti des Écologistes.
Moi, je suis en désaccord avec le fait qu’elle se soit rendue à ce Dîner des bâtisseurs. Je pense que, effectivement, quand c’est un lieu de réseautage qui est noyauté et organisé par des grandes figures, aujourd’hui, de l’extrême droite française qui sont en bataille civilisationnelle contre nous, on ne doit pas y aller. Vous en avez parlé avec Marine Tondelier ? Oui, on en a parlé longuement.
Cyrielle Chatelain, présidente du groupe « Écologiste et social » à l’Assemblée nationale, le 30/01/2026
Au second tour, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire, soutenu par les communistes et les écologistes, aura besoin de toutes les voix de gauche pour l’emporter sur Rachida Dati. La France insoumise a donc les clés du scrutin à gauche. Pour l’heure, l’éventualité d’un accord de désistement semble lointaine. Il suffit d’écouter Ian Brossat, le chef de file parisien des communistes pour s’en convaincre. Il n’y a pas 40 options.
Qui sera maire demain ? Ce sera soit Emmanuel Grégoire, candidat de la gauche rassemblée, soit madame Dati. Il y a deux choix. Pas trois choix, pas quatre choix. Il y a deux choix. Toute voix qui, dès le premier tour, ne va pas vers nous est une voix qui facilite le travail de madame Dati. C’est toujours ce qu’on dit avant le premier tour. D’ici là, les esprits auront peut-être retrouvé le chemin de la raison. Après tout, personne ne leur demande de partir en vacances ensemble.
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