Les dates de la présidentielle sont désormais connues. Premier tour le 18 avril, second tour le 2 mai. Une fois n’est pas coutume, faisons un peu de politique-fiction. J’en prends le risque. Même si le réel emprunte souvent des chemins détournés.
Émeutes dans les rues des grandes villes
Nous sommes samedi 1er mai 2027. 13 jours plus tôt, l’extrême droite est arrivée largement en tête du premier tour de la présidentielle. La victoire est à portée de la main. Une perspective qui radicalise une partie de la jeunesse. Dans la rue, à Paris, devant un cortège syndical encore tétanisé par le score du RN, de nombreux inorganisés veulent en découdre. Des black blocs se forment. Provoquant l’intervention immédiate de la BRAV-M, de la CRS 8 et des CSI au cœur d’une nébuleuse qui rassemble déjà plus de 10 000 personnes. Les affrontements sont extrêmement violents. Loin de se disperser, les antifas rejoints par de simples manifestants se montrent particulièrement offensifs. La manifestation tourne à l’émeute tandis qu’on relève les premiers blessés graves. À Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Lille, les médias rapportent également des affrontements.
À Paris, il faudra attendre 4 heures du matin pour que le calme revienne. Rien que pour la capitale, le ministère de l’Intérieur fait état de 607 interpellations dont 432 gardes à vue. Plus de 120 blessés de part et d’autre. Une trentaine de voitures brûlées et le double de magasins pillés. Les chaînes d’info évoquent la violence des premières manifestations des gilets jaunes. Le lendemain soir, Jordan Bardella, est élu président de la République avec 14 points d’avance sur son rival. Il affirme qu’il rétablira l’ordre par tous les moyens, y compris l’état d’urgence, et promet une aggravation des peines.
Un Immense barrage républicain
Second scénario, nous sommes toujours le 1er mai 2027. 14 heures. Le cortège syndical s’ébranle place de la République. C’est une véritable marée humaine qui envahit le boulevard Voltaire et les rues des IIIe et XIe arrondissements parisiens. Le cortège s’écoule sur plusieurs axes parallèles. « Il faut remonter à la manif Charlie en janvier 2015 pour retrouver autant de monde dans les rues de Paris » commente un journaliste télé en duplex avec sa rédaction. « Comme nos anciens étaient descendus dans la rue contre le fascisme, le 12 février 1934, nous sommes là pour empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir », explique la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, depuis le carré de tête. Son homologue de la CFDT, Marylise Léon n’est pas en reste. « Les salariés de ce pays savent qu’ils n’ont rien à attendre de bon de l’extrême droit. Absolument rien. ».
Tout ce que la gauche compte de têtes connues est là. En ordre dispersé, cependant. En amont de la manifestation, quelques individus tentent d’en découdre avec les forces de l’ordre. Mais la foule est si compacte qu’ils peinent à se regrouper. Et les forces de l’ordre ont déserté les abords immédiats du cortège pour éviter les provocations.
« Historique ! », titrent quelques heures plus tard les médias sur leurs sites web tandis que les chaînes télé, contraintes par la législation électorale, ne savent pas comment rapporter les propos des manifestants ou des responsables politiques qui, pour l’essentiel, s’en prennent au RN. Sans parler des banderoles qui fustigent nommément le candidat d’extrême droite. Doit-on les flouter ? À France Télévisions, syndicats et sociétés des journalistes exigent de la direction que les reportages soient diffusés sans aucune censure sous peine d’un arrêt de travail le lendemain soir… De son côté, la droite crie à la manipulation gauchiste. Et l’extrême droite en appelle au Conseil constitutionnel.
Un choix aberrant
Pourquoi ai-je recouru à cette fiction sans doute critiquable dans ses détails ? Pour souligner la bêtise qui a présidé au choix des dates de l’élection présidentielle. Le télescopage du scrutin avec le traditionnel rendez-vous syndical ne peut qu’altérer la sérénité, voire la sincérité de la consultation. Dans le premier volet de ma fiction, cette proximité des dates concourt à transformer une probable victoire électorale en triomphe. Dans le second, il oppose la rue aux urnes, ce qui n’est jamais bon en démocratie.
Apprentis sorciers
Personne ne peut croire que le choix retenu soit innocent. Il y a une intention derrière. Soit favoriser l’extrême droite, soit provoquer un sursaut de tous ceux qui la rejettent. Sans garantie, d’ailleurs que les apprentis sorciers qui ont imaginé ce scénario parviennent à leurs fins…
Le mandat d’Emmanuel Macron prendra fin le 14 mai 2027 à minuit. Aux termes de la Constitution, deux options pouvaient être retenues : un scrutin les 18 avril et 2 mai ou bien les 11 et 25 avril.
L’exécutif a repoussé la seconde hypothèse au motif qu’elle tombait pendant les vacances de printemps. La participation aurait pu en être affectée. En temps ordinaires, cela peut s’entendre.
Mais dans le climat hystérique qui s’est déjà emparé de campagne, la sagesse commandait que l’on retienne le calendrier qui garantissait la sérénité. Dans une République fatiguée à force d’être brutalisée, la confiance envers les institutions passe par la solennité de l’instant démocratique. Qu’il vienne à être instrumentalisé, d’une façon ou d’une autre, affaiblit la légitimité de la consultation. Peut-on vraiment prendre ce risque ?
Serge Faubert