
Il avait réussi à survivre à la discussion budgétaire. Puis aux élections municipales du mois de mars. On le voyait déjà en pantoufles et robe de chambre, expédiant les affaires courantes jusqu’à la grande empoignade de 2027. Dans l’opinion, Sébastien Lecornu commençait à incarner le gars raisonnable égaré dans un asile de fous. Entre la mégalomanie d’un Élysée crépusculaire et les ambitions présidentielles des uns et des autres, il restait encore quelqu’un pour sortir les poubelles et payer les factures. Par les temps qui courent, c’est plutôt rassurant.
Patatras, depuis une semaine, la scène politique plonge dans le chaos absolu. Tout se déglingue. Au point que Sébastien Lecornu a lui-même reconnu mercredi devant les sénateurs que ça ne tournait plus rond.
Ce qui se passe à l’Assemblée devient votre problème et mon problème est le problème de tous les Français qui assistent, il est vrai, à un spectacle assez désolant et je le redis, d’une obstruction violente de la France insoumise. Si j’allais plus loin, vous voyez que cette Assemblée elle est divisée, y compris au sein des groupes. La plupart de nos groupes, président Darnaud, sont divisés. Et parfois l’alignement bicaméral entre les groupes n’est pas toujours au rendez-vous. Ce n’est pas une critique, c’est un constat.
On me reproche beaucoup de travailler avec la gauche républicaine. Alors je suis de droite, vous le savez. Si si, j’ai été adhérent des Républicains et vous m’avez exclu en 2017. Et il est vrai qu’il y a une réalité arithmétique.
Cette Assemblée nationale, monsieur le ministre, mon cher Bruno, cette Assemblée nationale, c’est les Français qui l’ont choisie. On est des démocrates. On peut penser ce qu’on veut de la dissolution, je me suis déjà exprimé sur le sujet. L’Assemblée est là. Bon, vous êtes au banc des ministres. Au fond, vous avez deux solutions possibles, quand vous êtes quelqu’un de la droite républicaine. Soit vous regardez la gauche républicaine et vous essayez, ce sont des opposants, vous essayez d’avoir des compromis. Soit vous retournez vers le Rassemblement national et vous essayez de bâtir un compromis avec le RN.
Si vous étiez à ma place, c’est avec le Rassemblement national que vous iriez bâtir des compromis ou avec la gauche républicaine ? C’est aussi simple que cela. Et c’est le moment de la grande clarification.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, le 15/04/2026
Sébastien Lecornu navigue à vue
Résumons. C’est la faute de LFI, mais pas que… Les groupes qui constituent le bloc central s’affrontent et la droite se rapproche toujours davantage du Rassemblement national. Comment voulez-vous que ça marche, nous dit Sébastien le bien nommé tant son propre camp lui décoche des flèches. Ce jeudi après-midi, le ridicule a atteint son paroxysme. Les députés macronistes ont retiré de l’ordre du jour la proposition de loi controversée contre les nouvelles formes d’antisémitisme. Un texte que l’on doit à Caroline Yadan, députée apparentée du groupe Ensemble pour la République. Ce dernier a justifié son renoncement par un communiqué.
“Depuis le début de la semaine, la France insoumise se livre à un jeu d’obstruction manifeste dans le but d’empêcher que soit examinée la proposition de loi d’antisémitisme. Dans ces conditions, nous avons demandé et obtenu du gouvernement qu’il contourne l’obstruction de LFI. Concrètement, le Gouvernement s’est engagé au dépôt d’un projet de loi reprenant l’intégralité des dispositions de la proposition de loi de Caroline Yadan.”
Voilà un pieux mensonge. Ce texte risquait tout simplement d’être détricoté par l’Assemblée nationale.
Quand on part avec un texte clivant du départ, on voit ce que ça donne, un texte mal parti, on voit comment il aboutit, il est mal abouti à la fin. Donc on a aujourd’hui une société qui ne comprend pas ce texte, avec dedans des éléments qui peuvent déjà être plus ou moins couverts par notre loi à l’heure actuelle. Nous ne voterons pas ce texte. Nous réservons notre vote entre abstention ou contre en fonction des débats dans l’hémicycle.
Mais on l’avait dit la semaine dernière, on pense que la société, compte tenu de ce qui s’est passé dans le parcours de ce texte, est fracturée et que ce n’est pas le bon moment. Nous avions appelé à son retrait. Il est maintenu. Dont acte.
Perrine Goulet, députée « Les Démocrates », le 14/04/2026
Les socialistes étaient sur une ligne voisine.
Le groupe socialiste s’est prononcé pour le retrait de ce texte, considérant qu’il ne répondait pas à une problématique réelle et en plein essor qu’est l’augmentation des actes antisémites en France, qu’à la fois ça ne répondait pas à cette problématique là et que ça rajoutait un certain nombre de problématiques d’arbitraire au niveau de la justice et de restriction de liberté d’expression. Nous demandons, nous, le retrait du texte.
Nous considérons qu’il y a aujourd’hui une majorité à l’Assemblée nationale. C’est la majorité du front républicain. C’est sur cette majorité que doit s’appuyer une loi, s’il doit y en avoir une, pour lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme. Le fait de fracturer le pays, de fracturer l’Assemblée nationale entre la droite et la gauche, sur un sujet aussi au cœur des valeurs de la République qui parle d’égalité, qui parle de fraternité, c’est selon nous totalement irresponsable.
Romain Eskenazi, député « Socialistes et apparentés », le 14/04/2026
Contorsions
Écologistes, communistes et insoumis avaient également décidé de voter contre. Le gouvernement devrait présenter ce projet de loi au Sénat dans la semaine du 22 juin. Il lui faudra auparavant faire le ménage parmi les dispositions prévues par Caroline Yadan. D’autant que pèse sur ce débat le poids symbolique d’une pétition signée par plus de 700 000 personnes contre la proposition de loi. Un record.
Même si la Commission des lois a renoncé à organiser un débat en séance, comme elle en avait le pouvoir, ces paraphes constituent autant d’incitations à rechercher un consensus. Cette brutale marche arrière du gouvernement ressemble à s’y méprendre à celle de la semaine dernière sur le 1er mai.
Vendredi, en détournant la procédure parlementaire, le bloc macroniste était parvenu à renvoyer en commission mixte paritaire une proposition de loi sénatoriale élargissant la liste des métiers autorisés à travailler le 1er mai. La gauche étant minoritaire au sein de la commission en question, le texte avait toutes les chances d’être adopté. La suite, c’est Sébastien Lecornu qui la raconte le mieux.
L’intégralité des syndicats de ce pays nous ont saisi en disant : “Mais qu’est ce que vous êtes en train de faire ?”. On était sur une loi où tout le monde dit dans le débat public que c’est pour les boulangeries artisanales du centre ville de Meudon ou de Vernon, et on se retrouve avec un renvoi par décret qui n’est pas négocié et qui n’a pas fait l’objet de négociations. Et pour cause, il ne s’agissait pas de traiter autre chose que les boulangers artisanaux et les fleuristes.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, le 15/04/2026
Du coup, le gouvernement a renoncé à convoquer la commission paritaire. Car à la clé, il y avait le risque de voir toute la gauche voter une motion de censure initiée par le groupe communiste. Quand on n’a pas de majorité, c’est une aventure qu’il vaut mieux éviter.
Je salue la sagesse du Premier ministre qui est conscient du risque que cet acharnement totalement dogmatique de la part de Gabriel Attal sur le travail le 1er mai qui, je le rappelle, contrairement à ce qu’il raconte, n’est pas l’autorisation de faire travailler les artisans boulangers ou les artisans fleuristes de nos bourgs et de nos centres villes.
Il avait tellement élargi le périmètre d’autorisation que toutes les grandes surfaces alimentaires, les grandes surfaces culturelles, les grandes surfaces de jardinage étaient autorisées, qu’il y avait 1 million et demi de salariés qui étaient concernés et que ceux qui croient à la fable du volontariat viennent un peu sur le terrain.
Et je les invite, par exemple, à Leroy Merlin ou chez Truffaut, chez moi, à Saint-Denis au pied du Stade de France et vous verrez les salariés vous dire que aujourd’hui, quand vous signez un CDD, on vous demande si vous êtes d’accord pour travailler le dimanche, vous dites “oui”, on signe le CDD, vous dites “non”, on ne vous signe pas le CDD, vous n’avez pas de boulot.
Stéphane Peu, président du groupe « Gauche démocratique et républicaine », le 14/04/2025
Si Gabriel Attal se montre aussi clivant, c’est parce qu’il cherche à s’affirmer avant l’annonce de sa candidature à l’Elysée. Annonce qui devrait intervenir à la fin du mois. Il pense savoir comment il faut présider la France, déclare-t-il à nos confrères. Fort bien. Mais pour ce qui est du dialogue social et de la vie parlementaire, la route est encore longue.
Ça a quand même démontré que Monsieur Attal est un pitre. Que Monsieur Attal se comporte ici avec le Parlement comme un enfant gâté se comporterait avec un jouet. D’abord, il passe en force et ils font, ils votent, ils déposent et ils votent une motion de rejet sur leur propre texte, au mépris des usages et en réalité du respect minimal qu’on doit à cette institution qu’est l’Assemblée nationale. Puis ensuite, il s’obstine à vouloir en permanence saccager des conquêtes sociales qui font partie du patrimoine de l’identité de notre pays, notre République sociale.
Cette affaire aura au moins permis de démontrer à la fois que notre unité, elle sert, mais que monsieur Attal est incapable d’endosser le costume qu’il prétend vouloir endosser. Quand bien même il organiserait des grands meetings.
Et puis on a vu aussi qu’il était maintenant totalement dépendant ici de l’extrême droite et du Rassemblement national pour faire passer ce texte. Le RN qui d’ailleurs, entre des vacances avec ce qu’il reste de noblesse d’Ancien Régime et des dîners avec le CAC 40, montre bien qu’il mérite encore un bon point dans sa carte de fidélité au Medef et a fait là une nouvelle offrande au grand patronat.
Ça renseignera aussi, je pense, les Françaises et les Français en 2027 sur qui sert ici les salariés de ce pays, les travailleuses et les travailleurs, et qui est du côté aujourd’hui des lobbies, des milliardaires, des grands patrons.
Benjamin Lucas-Lundy, député « Écologiste et social », le 14/04/2025
Manque de courage
Procès d’intention répond-on du côté des macronistes.
Le gouvernement manque tout simplement de courage. Et je rappelle qu’il y a, l’année passée, il y a un certain nombre de commerçants, d’artisans qui ont été sanctionnés le 1er mai parce que certains de leurs salariés travaillaient et qu’il y avait de la volonté de la part des parlementaires mais aussi du gouvernement à l’époque de pouvoir changer les règles pour permettre à un certain nombre de nos concitoyens de travailler ce 1er mai. Et donc personne n’a été pris en traître.
Ce texte est arrivé par ailleurs du Sénat. Il a été porté par différents groupes parlementaires, repris ici à l’Assemblée nationale. Et donc toutes celles et ceux qui viendraient à se servir de l’excuse d’une entrée en campagne éventuelle pour un candidat éventuel qui n’est pas encore candidat aujourd’hui, à mon avis, se cherchent des excuses et se dissimulent derrière leur petit doigt.
La réalité, c’est que le gouvernement, en tout cas une partie du gouvernement, a eu peur de la réaction des syndicats et plus que de la réaction du syndicat des syndicats, d’une partie des groupes ici à l’Assemblée nationale. C’est aussi simple que ça. C’est une question de courage et de détermination.
Pieyre-Alexandre Anglade, député « Ensemble pour la République », le 14/04/2025
Au chapitre des déboires matignonesques, il faut encore ajouter l’abandon définitif des Zones à faible émission. Les ZFE. Ce mercredi 15 avril, le Sénat a définitivement adopté la loi de “simplification économique” dans laquelle a été introduite leur disparition. Le gouvernement a bien tenté de réintroduire les zones en question par un amendement, mais les sénateurs l’ont envoyé bouler. Quand ça veut pas, ça veut pas.