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Israël-Hamas : la diplomatie confuse d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron, président de la République, lors du Conseil européen, à Bruxelles, le 27 octobre 2023. ©Élysée

Mais quelle est donc la position de la France sur le conflit au Proche-Orient ? Cette question, qui devrait être banale, prend, avec Emmanuel Macron, des allures d’enquête au long cours. Un vrai polar. Même les diplomates français n’arrivent plus à suivre comme le révèle le journaliste Georges Malbrunot dans un article savoureux du Figaro.

Fait inédit, plusieurs ambassadeurs de France au Moyen-Orient s’alarment, dans une note confidentielle, de l’incompréhension suscitée dans le monde arabe par les déclarations intempestives du président de la République. À l’Assemblée nationale, on a encore plus de mal à cerner la posture présidentielle.

« Pas les idées claires »

Je n’ai pas le sentiment qu’il ait, malheureusement, les idées très claires sur ce conflit. Et je le regrette. J’avais pour ma part d’ailleurs plutôt applaudi son voyage, ça ne m’arrive pas très souvent, son voyage au Proche-Orient, le fait qu’il soit allé en Jordanie, qu’il soit allé en Égypte. Mais aujourd’hui on a le sentiment qu’on est dans un entre-deux, je ne sais pas de quoi il a peur, je ne sais pas de qui il a peur.

Olivier Marleix, député d’Eure-et-Loir et président du groupe parlementaire LR, Assemblée nationale, 14 novembre 2023

Et la gauche ne se montre guère plus charitable.

Ce qu’on peut reprocher au chef de l’État, c’est d’avoir lui-même navigué, jour après jour, et un jour il est dans le soutien inconditionnel, le lendemain il propose une coalition qui soit sur le modèle de la coalition contre Daech, cette fois-ci contre le Hamas, puis ensuite il explique qu’il considère comme illégitimes les frappes qui sont aujourd’hui elles de Gaza, puis l’appel à Benyamin Netanyahou pour lui dire qu’il n’avait pas voulu le dire complètement, etc. On a du mal à s’y retrouver. Tenir une position ferme. Une position qui soit une position ancrée dans notre propre histoire, notre propre corpus de valeurs. Cette capacité à continuer à parler aux Israéliens, aux Palestiniens et leur dire que la seule solution pour une paix durable c’est une solution à deux États.

Olivier Faure, député de Seine-et-Marne et secrétaire national du Parti socialiste, Assemblée nationale, 14 novembre 2023

Le président a une position

Vous n’avez rien compris aux revirements évoqués par Olivier Faure ? C’est normal. Emmanuel Macron prend les virages diplomatiques comme les pilotes de rallye abordent les épingles à cheveux. À fond. De temps en temps, ça se termine dans le décor. Mais ces critiques sont le fait d’esprits chagrins, car le président a une position et s’y tient. Si, si… 

Agacé par les critiques sur le flou artistique de son discours, Emmanuel Macron l’a rappelé mercredi 15 novembre à Berne, en Suisse, à l’occasion d’une conférence de presse.

Vous avez fait état de critiques. Bon. Ces critiques, si j’ai bien compris, viennent d’un côté et de l’autre, ce qui montre que notre position doit être équilibrée. Nous n’avons jamais varié. Alors ça ne fait peut-être pas plaisir aux uns, ou peut-être pas plaisir aux autres, mais ce sera la position de la France. Ça l’est depuis le début, et ça le restera. Et, à ce titre, je revendique et j’assume la totalité des propos que j’ai pu tenir devant vos confrères de la presse anglo-saxonne.

Emmanuel Macron, président de la République, Berne, Suisse, 15 novembre 2023

« Cessez-le-feu »

Ah, enfin un indice. L’interview accordée à la BBC le 10 novembre. 

De fait, aujourd’hui, des civils sont bombardés. De fait, des bébés, des femmes et des personnes âgées sont bombardés et tués. Il n’y a aucune raison à cela. Nous exhortons Israël à stopper. Je ne suis pas là pour… Je ne suis pas un juge, je suis un chef d’État, je rappelle juste à tout le monde au niveau international que j’appelle au cessez-le-feu et je les exhorterai à un cessez-le-feu, pour un cessez-le-feu humanitaire.

Emmanuel Macron, BBC, 10 novembre

« Cessez-le feu », vous avez bien entendu. De quoi réjouir Mathilde Panot et les insoumis. Eh bien non !

Nous nous sommes réjouis la semaine dernière qu’enfin Emmanuel Macron appelle à un cessez-le-feu et à la fin des bombardements sur la majorité des victimes qui sont des femmes et des enfants à Gaza et nous déplorons que, derrière, la parole de la France ait en quelque sorte été brouillée.

Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne et présidente du groupe LFI-Nupes, Assemblée nationale, 14 novembre 2023

Revirement

D’accord, Mathilde Panot n’est jamais contente. Mais cette fois, elle a une bonne raison. La présidente du groupe LFI fait référence à la lettre aux Français que l’Élysée a diffusée, dimanche 11 novembre, à l’occasion de la marche contre l’antisémitisme du lendemain.

Israël, je l’ai dit dès le premier jour, a le droit de se défendre. […] Cette défense doit s’accompagner de la reprise d’un dialogue politique. […] Voilà pourquoi la France s’est engagée pour bâtir une coalition humanitaire, dont la première réunion s’est tenue ce jeudi à Paris, au cours de laquelle nous avons appelé à une trêve humanitaire immédiate devant conduire à un cessez-le-feu.

Emmanuel Macron, Le Parisien, 12 novembre 2023

En 48 heures, le message présidentiel a changé. Du cessez-le-feu immédiat, on est passé à une coalition qui appellera à une trêve, trêve qui sera le prélude à un éventuel cessez-le-feu. La raison de ce revirement ? La réaction de Benyamin Nétanyahou après l’entretien accordé par Emmanuel Macron à la BBC. Pour le Premier ministre israélien, le président français a « commis une grave erreur, sur le plan des faits et sur le plan moral ». Du coup, Emmanuel Macron a mis de l’eau dans son vin.

Quiproquo

Revenons un instant sur cette idée de coalition humanitaire. D’où vient-elle ? Le premier format était clairement militaire.

C’est pourquoi la France est prête à ce que la coalition internationale contre Daech, dans le cadre de laquelle nous sommes engagés pour notre opération en Irak et en Syrie, puisse lutter aussi contre le Hamas. Je propose à nos partenaires internationaux, je l’ai évoqué avec vous ce matin, que nous puissions bâtir une coalition régionale et internationale pour lutter contre les groupes terroristes qui nous menacent tous.

Emmanuel Macron, déclaration conjointe avec Benyamin Nétanyahou, Tel-Aviv, 24 octobre 2023

Sur le moment, tout le monde comprend que le président de la République veut envoyer des soldats sur place. Mais après avoir rencontré le président de l’autorité palestinienne et surtout le président égyptien Sissi, Emmanuel Macron change de registre. Officiellement, il y a eu un quiproquo.

Pour vous rassurer, aujourd’hui il n’est pas du tout prévu d’envoyer dans la bande de Gaza quelque militaire français que ce soit. On a surtout besoin de partager l’information, de créer de la coopération avec les pays de la région, de partager les informations, de bien cibler les gens, et ensuite d’adapter les réponses. Mais ce n’est pas du tout ça qui est en jeu dans la question. Nous ne sommes pas « escalatoires » nous-mêmes.

Emmanuel Macron, Le Caire, 25 octobre 2023

Trêve humanitaire

La coalition se transforme donc en échange de renseignements – comme si les Israéliens avaient vraiment besoin de nos services en la matière. Position qui est réaffirmée lors du Conseil européen du 27 octobre. À cette occasion, Emmanuel Macron évoque pour la première fois une trêve humanitaire. 

On ne peut pas dire qu’Israël a le droit de se défendre en respectant le droit international et que dire qu’en quelque sorte nous ne serions que dans le commentaire. C’est aussi de dire que la bonne action face aux groupes terroristes n’est pas une opération massive mettant en danger les civils mais bien des opérations ciblées qui reposent sur du partage d’informations, de la coopération opérationnelle entre les meilleures armées. Cette réponse, également, passe par une trêve humanitaire que nous défendons et qui est indispensable pour protéger les populations les plus fragiles.

Emmanuel Macron, Conseil européen, Bruxelles, 27 octobre 2023

Entre le 24 octobre et le 27 octobre, en troisjours donc, Emmanuel Macron a réussi l’exploit de passer d’un éventuel engagement militaire à une trêve humanitaire. Bravo l’artiste ! Dans cette optique, jeudi dernier, le 9 novembre, Emmanuel Macron a organisé à l’Élysée une conférence humanitaire pour Gaza. Fort bien. Seul petit problème, les Israéliens ne sont pas venus. Et l’acheminement des vivres et des médicaments dépend de leur bon vouloir. C’est ballot.

« Prisonnier du « en même temps » »

Soyons équitables. Il serait injuste de reprocher à Emmanuel Macron d’essayer de faire quelque chose, et même d’ajuster ses positions en fonction de la situation. Mais à force de vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne séduire personne.

Le président de la République est prisonnier du « en même temps » et que dans la vie diplomatique et dans les heures troubles que nous vivons dans le conflit israélo-palestinien, la clarté c’est peut-être la retenue, c’est peut-être la rareté de la parole de la France. La parole de la France doit être aux côtés des populations civiles, de la recherche du consensus et de la construction d’un consensus de paix qui prendra du temps. Et dans cette situation, je pense qu’effectivement toutes les variations de discours publiques créent le trouble plus que de la clarté.

Benjamin Saint-Huile, député Liot du Nord, Assemblée nationale, 14 novembre 2023

Bref, si Emmanuel Macron pouvait éviter de commenter sans cesse son action, avec l’air satisfait du gamin qui réussit enfin à faire du vélo sans les petites roues stabilisatrices, la diplomatie française y gagnerait certainement en efficacité.

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