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L’impuissance d’Élisabeth Borne

Élisabeth Borne, Première ministre, lors des Rencontres jeunesse Matignon, le 19 avril 2023. ©Matignon

Jamais, sans doute, Élisabeth Borne n’aura été autant à contre-emploi. Censée incarner l’élan retrouvé de la France, conformément à l’injonction présidentielle, elle a délivré, le 26 avril devant la presse, un discours qui aurait fichu le cafard à un congrès de croque-morts. À croire qu’elle célébrait les funérailles du macronisme avant l’heure. De fait, il y avait un peu de ça. 

La Première ministre a constaté à deux reprises son impuissance, voire son absence d’utilité. Faute de majorité, elle est prête à passer des alliances avec qui voudra. Le maintien d’un semblant de vie législative est à ce prix. Bienvenue au pays merveilleux des girouettes.

Avec les parlementaires, nous souhaitons échanger le plus en amont possible sur chaque projet et bâtir des majorités avec toutes celles et ceux qui le souhaitent sans regarder nécessairement du même côté.

Élisabeth Borne, Première ministre, BFMTV, 26 avril 2023

« Pas de majorité »

Conséquence, l’examen de la loi sur l’immigration est renvoyé à l’automne, sans date précise. Le Sénat avait pourtant commencé à l’examiner en commission et Emmanuel Macron comptait bien sur une adoption du texte avant l’été, au besoin en recourant à l’article 49-3. Mais voilà, Élisabeth Borne ne veut plus utiliser ce couperet institutionnel en dehors des textes budgétaires. Elle l’a déclaré dans un entretien à l’AFP le 26 mars. Dès lors, pas question pour le gouvernement de prendre le risque de se retrouver en minorité sur un texte régalien. 

Mais aujourd’hui il n’existe pas de majorité pour voter un tel texte, comme j’ai pu le vérifier hier en m’entretenant avec les responsables des Républicains. Par ailleurs, ça n’est pas le moment de lancer un débat sur un sujet qui pourrait diviser le pays.

Élisabeth Borne, Première ministre, BFMTV, 26 avril 2023

« Appel d’air »

Ce serait donc la faute des Républicains si le gouvernement fait aujourd’hui marche arrière sur l’immigration. L’accusation a fait bondir Bruno Retailleau. Le patron des sénateurs LR s’est fendu d’un tweet cinglant. 

Bruno Retailleau est plutôt dans le vrai. Souvent divisés, les LR partagent cette fois la même analyse. Ils estiment que le texte du gouvernement, en créant un titre de séjour « métier en tension », va provoquer un « appel d’air » pour l’immigration. Dans ces conditions, pas question de voter cette disposition. Et comme le souligne Retailleau, il y a plus que de l’embarras dans le camp présidentiel. Le MoDem estime que ce projet de loi sur l’immigration est « inflammatoire », pour reprendre l’expression de François Bayrou.

Glissement vers la droite

Au sein même de Renaissance, les adversaires de Gérald Darmanin dénoncent un nouveau glissement vers la droite, voire un clin d’œil à l’extrême droite. Surtout, l’aile gauche du macronisme ne veut pas se retrouver dans une situation où les voix du Rassemblement national viendraient au secours d’un bloc présidentiel minoritaire sans ce renfort. La facture politique serait trop lourde.

Ce recul de l’exécutif est une aubaine pour le patron des Républicains, Éric Ciotti. Il a immédiatement ressorti une de ses propositions fétiches : 

Du coup, Renaissance a fait monter au créneau Renaud Muselier. En 2021, cet ancien LR a été reconduit à la présidence de la région PACA grâce aux voix de La République en marche. Formation politique qu’il a rejoint quelques mois plus tard.

« Pas de leçon à prendre d’Éric Ciotti »

Je pense qu’on n’a pas beaucoup de leçon à prendre d’Éric Ciotti qui est patron d’un mouvement politique et qui a fait campagne toute sa vie sur le fait qu’il fallait avoir la retraite à 65 ans et qui est incapable de mobiliser ses troupes à l’intérieur de l’Assemblée nationale pour faire voter la retraite. […] En ce qui concerne le référendum en lui-même, il faut apaiser le débat. Ce n’est pas en faisant un référendum que vous allez apaiser le débat. Au contraire, vous allez l’exciter.

Renaud Muselier, président de la Région PACA, BFMTV, 26 avril 2023

Le feuilleton ne s’arrête pas là. Hier, en milieu d’après-midi, Olivier Marleix, le président du groupe LR à l’Assemblée, indique dans Les Échos qu’il va déposer une proposition de loi sur l’immigration avec l’intention à peine dissimulée d’instruire le procès en laxisme du gouvernement. 

« Mur des contradictions »

Fin de partie ? Pas du tout. Le soir même, Olivier Véran en remet une couche au micro de RTL. Il conteste que le gouvernement soit dans l’impasse.

Ce n’est pas une impasse, à la rigueur ça peut être un mur mais c’est le mur des contradictions pour les Républicains. On le voit sur la question de l’immigration après l’avoir vu sur la question des retraites. Finalement il y a ceux qui veulent nous bloquer dans la rue, il y a ceux qui veulent nous freiner au Parlement. Bloquer ou freiner ça ne fait pas avancer le pays, ça ne remplit pas le frigo des Français.

Olivier Véran, ministre délégué et porte-parole du gouvernement, RTL, 26 avril 2023

On ne voit pas en quoi une loi sur l’immigration pourrait remplir les frigos, mais passons. Résultat des courses, en 24 heures, l’exécutif a réussi à se couper encore un peu plus des Républicains. Le seul groupe sur lequel il peut espérer s’appuyer pour trouver une majorité… Quant au reste du programme présenté par Élisabeth Borne, il tient d’un inventaire à la Prévert.

Confusion

Sont ainsi annoncés un projet de loi « industrie verte » pour la mi-mai et un texte pour « sécuriser et réguler l’espace numérique ». Il s’agirait d’empêcher les enfants d’accéder aux contenus pornographiques. Espérant sans doute être maintenue à Matignon après le 14 juillet, Élisabeth Borne annonce une loi d’orientation agricole pour la rentrée. L’accord sur le partage de la valeur, signé en février par les partenaires sociaux à l’exception de la CGT, fera également l’objet d’une transposition dans la loi.

La transformation de Pôle Emploi en France Travail et la réforme du RSA seront examinées à la mi-juin dans le cadre d’un projet de loi baptisé plein emploi. Et puis il y a les plans. Pour la jeunesse, pour la mixité scolaire, pour le vélo, contre les fraudes, pour la décarbonation du secteur aérien… Le gros avantage de ce genre d’annonces, c’est que ça ne coûte rien et ça s’oublie très vite. Au final, cette feuille de route législative ne fait que rajouter à la confusion dans laquelle s’enlise l’exécutif. Élisabeth Borne a perdu toute crédibilité. 

Ses efforts pour conserver son poste deviennent pathétiques. D’ailleurs, comment pourrait-elle être audible dans la période ? Il ne suffit pas de dire que la page des retraites est tournée pour que l’opinion la tourne. Les défilés du 1er mai, qui s’annoncent massifs de l’aveu même du renseignement territorial, devraient en apporter la démonstration.

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